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Hubert Haddad nous parle de la revue Apulée



Hubert Haddad, fondateur et rédacteur en chef de la revue Apulée, répond à nos questions autour de la revue.


Pouvez-vous revenir sur la naissance de la revue, à quelle nécessité répond-elle selon vous et pourquoi lui avoir donné le nom de l’auteur des Métamorphoses ?

 

Nous cherchions un titre qui pût exprimer d’emblée notre projet sans didactisme ni ambiguïté : une revue où la littérature et la réflexion s’inscrivent librement, sans ancrages identitaires a priori, autour d’un espace à la fois géographique, culturel et onirique, sur fond d’enjeux socio-politiques et simplement humains depuis les guerres et la décolonisation : la Méditerranée, plus encore du côté sud, africain et oriental. C’est Abdelatif Laâbi qui, lors d’une réunion, lança le nom d’Apulée, lequel résonna aussitôt comme le « Sésame, ouvre-toi ! » des Mille et Une Nuits. Le Berbère Apulée, écrivain et philosophe platonicien de langue latine, né à Madaure au IIe siècle, écrivit avec Métamorphoses (ou l’Âne d’or) le premier vrai roman moderne, d’imaginaire critique, usant de tous les registres (fantastique, réaliste, allégorique, burlesque, initiatique…) et revendiqua devant l’Empire lors d’un procès en sorcellerie ses origines africaines et sa liberté de pensée…

Le sous-titre de la revue précise « revue de littérature et de réflexion », comment expliquez-vous la conjonction de coordination, littérature et réflexion sont-elles deux notions pleinement distinctes ?

 

Il fallait spécifier un engagement sur tous les fronts, dès l’intitulé. Les revues littéraires portent bien sûr une réflexion, d’ordre philologique souvent, en défendant une esthétique par exemple, en portant des valeurs spécifiques, aussi bien souvent en véhiculant des idéologies, des opinions, un élitisme fait de positionnements, d’esprit de chapelle, d’exclusions ciblées. La revue Apulée, qui rassemble à chaque numéro plus de cent contributeurs, a été créée dans une perspective poétique pour relancer l’espérance dans un monde désenchanté, pour le partage des cultures à rebours du repli identitaire et des discours d'ajournement. La réflexion des poètes comme des philosophes prend corps dans Apulée à travers la dialectique du thème (« les pensées profondes se trouvent dans les écrits des poètes »,  remarque  en passant Renato Descartes, lesquels ajoute-t-il « écrivent par les moyens de l’enthousiasme et de la force de l’imagination. ») Nous aurions pu aussi bien annoncer : « revue de création et d’éthique » mais il y aurait eu là quelque immodestie. Disons que, poètes, artistes, romanciers, essayistes, tous femmes et hommes de bonne volonté, nous nous sommes engagés à accueillir, illustrer, analyser et interroger notre réalité avec au cœur et à l’esprit la défense indéfectible des libertés, « face aux bouleversements de l’actuel et dans l’espace inaliénable de la création toujours en devenir » comme il est écrit en ouverture de la revue.

 

Concernant le dernier numéro, celui-ci a pour thème « Les Droits humains », pourquoi ne pas avoir employé l’expression consacrée des Droits de l’homme, en tant que poètes, j’imagine que les mots employés ont pour vous une signification particulière ?

 

Le substantif générique « homme » (droits de l’homme, musée de l’homme, etc.) ne poserait pas question si le masculin ne « l’emportait pas sur le féminin » de mille façons autres que syntaxique. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire et de comparer les mots homme et femme dans leurs désinences et expressions pour prendre la mesure du phallocentrisme implicite toujours actif dans nos cultures. Les expressions liées aux Constitutions des États et des organismes internationaux : Déclaration des droits de l'homme et du citoyen actant la révolution française de 1789Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, chartre signée par l’Organisation des Nations Unies succédant à la défunte Société des nations après la barbarie apocalyptique de la seconde guerre mondiale, sont des entités historiques. « Tous les Hommes sont créés égaux » lit-on dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique du 4 juillet 1776 rédigée par Thomas Jefferson (et dont les articles amendant la traite des Noirs et l’esclavage furent supprimés par le Congrès). Il faut remonter à 1689, en Angleterre, pour que les droits (tout relatifs) soient déclarés sans attributs de genre :  la (ou le) Bill of Rights, imposée à la monarchie par la Glorieuse Révolution, « Acte déclarant les droits et les libertés du sujet » dont la liberté d’expression, le droit de pétition, l’Habeas corpus. Ainsi Les Droits humains, expression consacrée outre-Manche, conviendrait assez pour en finir avec les réflexes cognitifs (les droits du sujet renvoyant à l’aliénation au monarque). Ou bien alors Les Droits, tout simplement, s’il ne fallait impérativement se faire entendre. Et pour nous les Droits Humains doivent être ceux, en priorité, des enfants malmenés en mainte contrée du monde et des femmes confrontées à l’archaïsme patriarcal, source de tous les antagonismes et iniquités. Sachant qu’il ne saurait exister longtemps de droits humains sans droits du vivant, des animaux, de la nature, de la planète qui nous accueille, sujet du prochain thème de la revue intitulé « Changer la vie ».

 

Dans « Qui donc saura jamais » vous écrivez « a[voir] longtemps été un écrivain de l’imaginaire, appelé par les abîmes de l’intériorité » avant de reconnaître pleinement l’autre, cette reconnaissance est-elle de l’ordre de la révélation ou s’agit-il d’un cheminement, sauriez-vous expliquer en quoi cela a modifié votre manière d’écrire ?

 

Non pas de « reconnaître l’autre », le poète n’étant rien sans accueil de l’altérité, mais de prendre la mesure de notre isolement et de la nécessité d’un engagement collectif à l’écart du ressac aveugle des foules contre la falaise des médias, de l’opinion, des meutes conspirationnistes. Il me semble avoir toujours été dans ces combats, mais solitairement, j’ai publié des tribunes contre la peine de mort avant que Badinter en promulgue l’abolition, d’autres sur l’hallucination du pouvoir ou les affres de la mythomanie (quand de jeunes juristes de gauche exaltaient la virilité d’un célèbre délinquant qui « sanctionnait la lâcheté » par la torture). D’où je viens, la première immigration des plus pauvres Maghrébins dans l’après-guerre, le cheminement a été rapide pour prendre conscience des drames sociaux et des combats nécessaires. Mais il est vrai que ma pente pour l’imaginaire fantastique, du côté de Poe ou de Borges, fut longtemps sans grande remontée vers le réalisme. Pourtant en 1981, j’ai publié Les derniers jours d’un homme heureux, chez Albin Michel, un roman où j’essaie de comprendre ce que fut la guerre d’Algérie, laquelle j’avais connu enfant dans les rues de Paris, au côté d’un père forain qui se faisait souvent contrôler ou embarquer par une police, qu’on le veuille ou non, bien mal employée une dizaine d’années plus tôt, et quelque peu revancharde. Plusieurs de mes nouvelles déjà faisaient écho aux drames de la guerre, à l’exclusion des marginaux et aux persécutions des minorités, sur un registre plutôt onirique. Cependant la publication en 2006 de Palestine fut un tournant pour moi, grâce au prix des Cinq Continent de la francophonie qui a pour principal mérite de vous ouvrir au monde, j’ai pu ainsi me rendre au Sénégal, au Rwanda, plus tard au Congo, au Canada, dans divers pays d’Europe, traverser les États-Unis de part en part, puis dans la foulée, par un effet de vitesse acquise, me rendre par trois fois en Inde, au Japon, plus récemment, pour défendre Apulée, aller chaque année en Algérie avec Yahia Belaskri. Ma manière d’écrire n’a pas changé sur un plan stylistique, mais elle s’est ouverte aux horizons comme à l’actualité la plus brûlante. Avec Opium Poppy où il est question des enfants soldats en Afghanistan, avec Premières neiges sur Pondichéry, où encore avec le Peintre d’éventail (qui s’achève sur la tragédie de Fukushima)…

 

Dans son « Appel à garder notre humanité » (traduction du turc par Emmanuelle Collas), Selahattin Demirtas souligne le danger de l’isolement et de l’entre-soi intellectuel, organiser un festival autour de la revue Apulée vous semble-t-il un moyen d’inclure et de rassembler là où l’écriture passe pour être élitiste ?

 

C’est depuis la prison de haute sécurité d’Edirne, en Turquie, où il fut arbitrairement écroué en 2016 pour délit d’opinion, que Selahattin Demirtas, militant politique kurde et écrivain, avocat des droits de l’homme, plusieurs fois député du Parti démocratique des peuples et candidat à l’élection présidentielle, nous a transmis cette lettre-manifeste dans laquelle, après avoir rappelé les exactions du régime d’Erdogan envers les populations civiles kurdes, nous interpelle toutes et tous : « Aussi longtemps que – face à ceux qui se prennent pour des demi-dieux et nous considèrent comme des insectes à écraser – nous nous contenterons d’écrire repliés sur nous-mêmes et de nous délester de notre responsabilité juste en babillant, nous serons les complices des plus horribles crimes. Au lieu de cela, nous avons essayé d’organiser l’opposition, de mobiliser les masses et d’agir (…) » Cette lettre à cela d’admirable qu’elle s’adresse aux écrivains et intellectuels, mais aussi aux femmes et aux hommes libres de toutes professions pour qu’ils s’unissent pacifiquement afin de changer le monde : « Comme je l’ai dit, soit nous courrons au suicide, soit nous assisterons de manière infamante à la fin de l’humanité. Cependant, ceux qui ont résisté à travers l’Histoire ont toujours montré qu’il y avait une autre option. Ce dont nous avons besoin en ce moment, ce n’est pas de nouveaux héros mais d’un pouvoir collectif organisé par la volonté populaire. » Et de citer Stefan Zweig : « L’espoir grandit au fur et à mesure que le danger augmente. »  La revue Apulée, le festival éponyme que ses amis, contributeurs et lecteurs espèrent voir naître et perdurer dans un contexte malaisé, participent bien sûr à ce magnifique élan appelé derrière les barreaux par un grand résistant et défenseur des droits humains.

Entretien réalisé par Chloé Martin.


Hubert Haddad


Né à Tunis, Hubert Haddad explore toutes les voies de la littérature, de l'art et de l'imaginaire. Par ailleurs peintre et illustrateur, en prise directe avec la poésie contemporaine au sortir de l'adolescence, il fonde la revue Le Point d'être dans la mouvance du surréalisme et, en 2015, la revue thématique internationale Apulée. À partir d’Un rêve de glace (Albin Michel 1974 ; Zulma 2005), les romans et recueils de nouvelles alternent avec les essais sur l'art ou la littérature, les pièces de théâtre et les recueils de poèmes. Grand Prix 2013 de la Société des Gens de Lettres pour l’ensemble de l’œuvre.


Dernières parutions : Premières neiges sur Pondichéry (Zulma 2017 ; Zulma poche 2020) ; Un monstre et un chaos (Zulma 2019).

 



Les droits humains

À l'instar d'Apulée #5, la première édition du festival aura pour thème les droits humains et nous avons eu l'idée de faire lire la déclaration universelle de 1948 par des jeunes d'aujourd'hui dans leur langue maternelle. Un projet reçu avec enthousiasme par Alex Ramirez (aka the guy from Mexico), Shai Levi (hébreu), Tony Niemet (lingala), Julian (mandarin), Matthew de Honk-Kong (cantonais), Slim (arabe tunisien), Jelena (croate), Anna V. (allemand), Kata (polonais), Anna Sandano (italien), Tatiana Green (russe), Sara Kaitera (suédois), Essi (finnois) & Chloé (français).

L'enregistrement est à écouter en cliquant ici.